Pourquoi les applications de rencontre nous posent-elles de nouveaux défis ?

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Asynchronie, attente, absence de signaux : ce que la rencontre en ligne exige de nous avant même la première rencontre.

Série · Les nouveaux défis de la rencontre en ligne · 1/5

Les applications de rencontre nous donnent accès à des personnes que nous n’aurions probablement jamais rencontrées autrement.

C’est leur grande force.

Mais elles ne changent pas seulement qui nous pouvons rencontrer.

Elles changent aussi la manière dont une rencontre commence — et, avec elle, ce que nous devons être capables de gérer.

L’attente.

L’incertitude.

L’absence de certains signaux.

La nécessité d’interpréter des messages très courts.

Et parfois le sentiment de commencer à connaître quelqu’un que nous n’avons encore jamais rencontré.

Dans cette série, nous allons examiner cinq dimensions de cette transformation : l’asynchronie, la patience et la frustration, l’image que nous construisons de l’autre, l’abondance du choix et, finalement, une question très personnelle :

Quelle manière de rencontrer nous donne réellement les meilleures chances de construire une relation ?

Commençons par une transformation si évidente que nous n’y pensons presque plus :

Lorsque rencontrer quelqu’un signifiait être ensemble

Pendant la plus grande partie de notre histoire, rencontrer quelqu’un signifiait être au même endroit, au même moment.

Au travail, chez des amis ou dans un café, la rencontre était synchrone : paroles, regards, réactions et silences étaient vécus ensemble.

Les applications de rencontre ont changé cette première étape.

Aujourd’hui, deux personnes peuvent entrer en contact, échanger et commencer à se connaître sans avoir jamais été présentes ensemble.

Le premier contact n’est plus nécessairement un moment partagé.

Peut-on créer un lien sans être ensemble ?

Cette question est beaucoup plus ancienne que Tinder, Bumble ou les applications de rencontre actuelles.

Dès 1992, le chercheur américain Joseph Walther s’est intéressé à la manière dont les relations se développent lorsque des personnes communiquent par ordinateur.

À l’époque, une grande partie de la recherche insistait sur ce qui manquait à cette communication : le regard, la voix, les expressions du visage, les gestes et la présence physique.

Walther a proposé une autre perspective avec sa Social Information Processing Theory.

Les êtres humains peuvent s’adapter au moyen de communication disponible. Lorsque certains signaux disparaissent, d’autres prennent davantage d’importance.

Les mots.

Les questions.

Ce que nous choisissons de révéler de nous-mêmes.

Et, surtout, l’accumulation de ces informations avec le temps.

Walther avançait ainsi que des impressions individualisées et des relations pouvaient se développer à travers la communication textuelle, même en l’absence des nombreux signaux non verbaux disponibles en face à face.

La conclusion est importante :

la communication en ligne n’empêche pas la création d’un lien.

Mais elle change la manière dont ce lien se construit.

Et notamment le rôle du temps.

Quand attendre fait partie de la conversation

Dans une rencontre en face à face, nous recevons presque continuellement des informations sur l’autre.

Même lorsqu’il ne parle pas.

Un regard.

Une hésitation.

Un sourire.

Une expression qui change.

Un silence.

Dans une conversation asynchrone, le silence fonctionne autrement.

Nous envoyons un message.

Puis rien.

Dix minutes.

Deux heures.

Une journée.

Et quelque chose de particulier se produit :

nous pouvons commencer à interpréter l’absence de réponse.

Que signifie ce silence ?

Peut-être rien.

La personne travaille.

Elle conduit.

Elle est avec ses enfants.

Elle a simplement posé son téléphone.

Mais d’autres explications deviennent également possibles.

Elle hésite.

Elle a perdu son intérêt.

Elle parle avec quelqu’un d’autre.

Elle ne souhaite plus continuer.

Les recherches sur les chronemics — la manière dont le temps transmet lui-même de l’information dans nos communications — montrent que les délais de réponse peuvent devenir des signaux sociaux et influencer nos perceptions de l’autre.

C’est une particularité fondamentale de la communication asynchrone :

Nous n’interprétons donc plus seulement ce que l’autre nous dit.

Nous interprétons parfois aussi le temps pendant lequel il ne nous dit rien.

Et cela constitue déjà l’un des nouveaux défis de la rencontre en ligne : savoir tolérer l’incertitude sans remplir trop rapidement les espaces vides avec nos propres explications.

Et pourtant, nous pouvons nous sentir proches

On pourrait penser que cette communication fragmentée empêche la proximité.

La recherche montre quelque chose de plus intéressant.

En 2002, Lisa Tidwell et Joseph Walther ont comparé les premières conversations de 158 personnes qui ne se connaissaient pas, soit en face à face, soit par communication informatique.

Les participants communiquant par ordinateur utilisaient proportionnellement davantage de questions personnelles directes et de révélations de soi pour réduire l’incertitude concernant l’autre.

Autrement dit, lorsque certains moyens d’apprendre à connaître quelqu’un disparaissent, nous pouvons essayer de compenser avec ceux qui restent.

Nous pouvons parler de notre travail.

De nos enfants.

De nos expériences.

De nos rêves.

De ce que nous recherchons.

Nous pouvons attendre avec plaisir le prochain message.

Nous pouvons commencer à penser à l’autre.

Et pourtant, nous ne savons toujours pas comment nous nous sentirons lorsque cette personne entrera réellement dans une pièce.

C’est là qu’apparaît un paradoxe essentiel :


Entrer en contact et construire une relation ne vont pas à la même vitesse

C’est peut-être l’une des transformations les plus importantes introduites par les rencontres en ligne.

La technologie a considérablement accéléré notre capacité à entrer en contact.

Un nouveau contact peut commencer très rapidement.

Une conversation personnelle peut se développer.

Un sentiment de proximité peut apparaître.

Mais la confiance, la profondeur et l’engagement nécessitent toujours du temps.

Et, tôt ou tard, des expériences partagées.

Ce n’est pas nécessairement mieux.

Ce n’est pas nécessairement moins bien.

Mais ce n’est pas la même forme de rencontre.


Du texte à la voix, puis à la présence

La rencontre numérique ne doit cependant pas rester longtemps asynchrone.

Nous pouvons imaginer plusieurs étapes :

Profil → texte → voix → vidéo → présence physique → expérience partagée.

À chaque étape, de nouvelles informations deviennent disponibles.

Un appel ajoute la voix.

Le rythme.

Les hésitations.

L’humour.

La spontanéité.

La vidéo ajoute le visage en mouvement, le regard et les réactions immédiates.

Puis vient éventuellement la rencontre réelle.

Toutes les applications ne facilitent pas ces transitions de la même manière.

Bumble permet actuellement de passer directement depuis une conversation à un appel audio ou vidéo sans échanger son numéro de téléphone.

Tinder, en revanche, a supprimé sa fonction Face to Face Video Chat. Les matchs peuvent toujours communiquer par messages dans l’application, mais cette possibilité de passer directement au face-à-face vidéo n’existe plus.

Ce n’est pas seulement une différence de fonctionnalité.

Chaque étape peut réduire une partie de la distance entre le profil que nous regardons et la personne que nous essayons réellement de connaître.

Synchrone

Du virtuel à la rencontre réelle

Il arrive finalement un moment où une rencontre née en ligne change de nature.

Deux personnes décident de se voir.

Pour la première fois, elles sont au même endroit.

Au même moment.

La voix, le regard, les gestes, les silences et les réactions spontanées deviennent simultanément disponibles.

Les chercheurs Artemio Ramirez et ses collègues se sont précisément intéressés à ce passage de la communication en ligne à la première rencontre en face à face chez des utilisateurs de sites de rencontre.

Leurs résultats montrent quelque chose d’intéressant : prolonger les échanges en ligne avant de se rencontrer ne rend pas nécessairement la première rencontre plus positive. À partir d’un certain point, les attentes construites en ligne peuvent même compliquer le passage à la rencontre réelle.

La communication en ligne peut créer de la curiosité.

Elle peut créer de la proximité.

Elle peut faire naître des attentes.

Mais elle ne reproduit pas simplement une rencontre en face à face sous une autre forme.

Elle constitue une autre étape de la rencontre.


Pourquoi est-ce important pour vous ?

Parce qu’utiliser une application de rencontre ne consiste pas seulement à trouver les bonnes personnes.

Cela nous demande aussi des compétences dont nous avions beaucoup moins besoin lorsque les premières étapes d’une rencontre se déroulaient principalement en présence de l’autre.

  • Tolérer l’incertitude.
  • Ne pas donner trop rapidement un sens à un silence.
  • Exprimer clairement son intérêt avec très peu de signaux.
  • Ne pas confondre une conversation agréable avec une relation déjà construite.
  • Savoir quand passer du texte à la voix, de la voix à la vidéo — et du virtuel à une rencontre réelle.

Et peut-être surtout :

Les applications ne changent donc pas seulement les personnes que nous pouvons rencontrer. Elles changent aussi ce que nous devons être capables de gérer avant même qu’une rencontre ait réellement lieu.

Et l’un des éléments les plus difficiles à gérer est probablement le temps.

Car si construire quelque chose demande de la patience, les mécanismes mêmes des applications peuvent rendre cette patience de plus en plus difficile.

Une réponse tardive n’est peut-être rien.

Une conversation qui s’arrête non plus.

Mais que se passe-t-il lorsque les attentes, les silences, les conversations interrompues et les nouveaux espoirs se répètent pendant des semaines ou des mois ?

Que se passe-t-il lorsque nous voulons rester patients, mais que cette patience nous expose encore et encore à l’incertitude ?


Dans le prochain article

Pourquoi les rencontres en ligne peuvent-elles devenir si frustrantes ?

Dans le deuxième article de cette série, nous verrons pourquoi patience et frustration peuvent finir par travailler l’une contre l’autre, pourquoi l’espoir peut grandir beaucoup plus vite que l’engagement et comment :

Chacun peut devenir à la fois celui qui subit la frustration et celui qui la transmet.

📚 Sources et ressources

Joseph B. Walther (1992) — Interpersonal Effects in Computer-Mediated Interaction: A Relational PerspectiveCommunication Research.

Lisa Collins Tidwell & Joseph B. Walther (2002) — Computer-Mediated Communication Effects on Disclosure, Impressions, and Interpersonal EvaluationsHuman Communication Research.

Yoram Kalman, Gilad Ravid, Daphne Raban & Sheizaf Rafaeli (2006) — Pauses and Response Latencies: A Chronemic Analysis of Asynchronous CMCJournal of Computer-Mediated Communication.

Artemio Ramirez Jr. et al. (2015) — When Online Dating Partners Meet Offline: The Effect of Modality Switching on Relational Communication between Online DatersJournal of Computer-Mediated Communication.

Editorial Note

Édité par Felix Schürholz

Les articles publiés dans Avant la rencontre sont fondés sur des recherches scientifiques, une réflexion personnelle et une rédaction éditoriale réalisée par Felix Schürholz avec l’aide d’outils d’intelligence artificielle lorsque ceux-ci permettent d’améliorer la qualité de la recherche, de la structure ou de la formulation.

Les idées, le choix des sources et l’orientation éditoriale reflètent la philosophie de Rencontres Sur Place.

Avant la rencontre

Avant la rencontre est une collection d’essais consacrée à ce qui précède les grandes rencontres de la vie.

Nous y explorons les recherches scientifiques, les expériences humaines et les idées qui invitent à une préparation plus consciente, plus libre et plus authentique.

La rubrique Actualités & Tendances examine plus particulièrement les évolutions contemporaines de la rencontre : applications, nouveaux comportements, technologies et transformations de nos façons d’entrer en relation.

Parce que certaines rencontres commencent bien avant le premier regard.

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