Temps de lecture · 8 min

Informations limitées, idéalisation, attentes : comment construisons-nous une image de quelqu’un que nous ne connaissons encore que très peu ?
Série · Les nouveaux défis de la rencontre en ligne · 3/5
Dans le deuxième article de cette série, nous avons vu que deux personnes peuvent s’intéresser sincèrement l’une à l’autre — et pourtant vivre la même rencontre à des rythmes très différents.
L’une peut avoir le sentiment que quelque chose commence.
L’autre penser qu’elles sont simplement en train de faire connaissance.
Mais lorsque nous ne savons pas clairement où nous en sommes, une autre chose se produit.
Notre esprit ne laisse pas nécessairement les espaces vides.
Nous interprétons.
Nous faisons des rapprochements.
Nous formulons des hypothèses.
Et peu à peu, à partir de quelques informations, une image de l’autre commence à se former.
Cette capacité est parfaitement humaine.
Nous ne pouvons pas attendre de connaître entièrement quelqu’un avant de commencer à nous faire une impression de cette personne.
Mais la rencontre numérique crée une situation particulière :
Nous pouvons commencer à construire une image très riche d’une personne alors que les informations dont nous disposons sur elle sont encore très limitées.
Et parfois, nous pouvons commencer à nous attacher non seulement à la personne que nous découvrons — mais aussi à celle que nous avons commencé à imaginer.
Nous ne rencontrons jamais seulement une personne
Lorsque nous rencontrons quelqu’un pour la première fois, nous ne recevons pas simplement une série d’informations objectives.
Nous formons une impression.
La manière de parler.
Le sourire.
Les vêtements.
L’humour.
La façon d’écouter.
Un geste.
Une réaction inattendue.
À partir de ces éléments, nous commençons très rapidement à nous faire une idée de la personne qui se trouve devant nous.
En ligne, ce processus existe également.
Mais les informations disponibles sont différentes.
Quelques photographies.
Un texte de profil.
Une profession.
Des centres d’intérêt.
Quelques réponses à des questions.
Puis peut-être des messages.
Nous disposons donc de fragments.
Et pourtant, ces fragments peuvent rapidement commencer à former un ensemble cohérent dans notre esprit.
Quelques informations peuvent suffire pour que nous commencions à imaginer une personne entière.

Lorsque moins d’informations ne signifie pas moins d’impression
Le chercheur Joseph Walther s’intéresse depuis longtemps à la manière dont nous construisons des relations lorsque la communication passe par des moyens numériques.
Son modèle dit hyperpersonnel propose une idée particulièrement intéressante.
Lorsque nous communiquons avec moins de signaux qu’en face à face, nous ne formons pas nécessairement des impressions moins fortes.
Dans certaines circonstances, c’est même l’inverse qui peut se produire.
La personne qui se présente en ligne peut sélectionner ce qu’elle montre d’elle-même.
Une photographie.
Une formulation.
Une anecdote.
Une réponse soigneusement choisie.
De son côté, celui qui reçoit ces informations dispose de relativement peu d’éléments pour les interpréter.
Certains détails peuvent alors prendre beaucoup d’importance.
Un message particulièrement sensible peut nous sembler révélateur d’une grande empathie.
Une photographie prise en montagne peut évoquer toute une manière de vivre.
Une référence à un livre peut nous donner l’impression d’une proximité intellectuelle.
Ces impressions ne sont pas nécessairement fausses.
Mais elles vont souvent au-delà de ce que l’information disponible permet réellement de savoir.
C’est là que quelque chose de fascinant peut se produire :
Moins nous disposons d’informations sur une personne, plus certaines informations peuvent prendre de poids — et plus il reste d’espace pour compléter ce que nous ne savons pas encore.
Qui complète les espaces vides ?
Nous ne complétons évidemment pas tous ces espaces de la même manière.
Nous arrivons dans une nouvelle rencontre avec notre propre histoire.
Nos expériences.
Nos attentes.
Nos préférences.
Nos souvenirs.
Et aussi nos désirs.
Supposons qu’une personne écrive dans son profil qu’elle aime voyager.
Cela peut signifier beaucoup de choses.
Un week-end de temps en temps.
Six mois autour du monde.
Des hôtels confortables.
Une tente dans les montagnes.
Pourtant, si voyager est important pour nous, nous pouvons commencer à associer cette simple information à notre propre manière de comprendre le voyage.
Nous ne faisons pas nécessairement cela consciemment.
Notre esprit cherche simplement à donner du sens à ce qu’il reçoit.
Dans le langage courant, nous parlerions facilement de projection.
La recherche qui nous intéresse ici parle plus précisément de formation d’impression, d’idéalisation et d’attentes.
La distinction est importante.
Il ne s’agit pas de considérer toute imagination comme un problème psychologique.
Construire une première représentation de l’autre est inévitable. La difficulté commence lorsque nous oublions quelle partie de cette représentation vient réellement de lui — et quelle partie vient de nous.
L’autre se présente lui aussi à travers une sélection
Il serait cependant trop simple de considérer que toute cette construction se déroule uniquement dans notre tête.
Un profil est lui-même une sélection.
Nous choisissons généralement les photographies que nous trouvons représentatives — ou avantageuses.
Nous choisissons ce que nous racontons.
Ce que nous ne racontons pas encore.
La manière dont nous formulons nos intérêts et nos intentions.
Cela ne signifie pas nécessairement que nous cherchons à tromper.
Se présenter à quelqu’un implique toujours de choisir.
Même lors d’une première rencontre dans un café, nous ne racontons pas immédiatement toute notre vie.
Mais les environnements numériques offrent davantage de possibilités de sélectionner et de préparer cette présentation.
La personne que nous découvrons en ligne est donc bien réelle.
Mais nous en découvrons d’abord une représentation partielle et sélectionnée.
Et de notre côté, nous commençons à compléter cette représentation.
C’est la rencontre de ces deux processus qui peut devenir particulièrement puissante.

Peut-on idéaliser quelqu’un avec très peu d’informations ?
Une expérience consacrée précisément aux applications de rencontre apporte ici un élément intéressant.
Simona Sciara et ses collègues ont présenté à des participants un partenaire potentiel à travers un nombre différent de photographies.
Certains voyaient seulement quelques images.
D’autres en voyaient beaucoup plus.
Les participants découvraient ensuite cette même personne dans une vidéo, c’est-à-dire à travers des informations plus riches et plus proches d’une impression réelle.
Les participants qui avaient vu davantage de photographies conservaient une impression relativement positive et stable.
Ceux qui n’en avaient vu que quelques-unes révisaient davantage leur jugement après avoir découvert la personne en vidéo : l’attirance physique diminuait, certaines de ses caractéristiques étaient jugées moins agréables et les attentes concernant sa personnalité devenaient moins favorables.
Il ne faut pas transformer une seule expérience en règle générale.
Mais son résultat illustre bien un mécanisme important :
Ce n’est pas seulement ce que nous savons de l’autre qui façonne notre attirance. Ce que nous ne savons pas encore peut également laisser de la place à l’idéalisation.
Et plus cette image nous plaît, plus nous pouvons commencer à investir émotionnellement dans ce qu’elle représente.
Lorsque l’image devient émotionnellement importante
Imaginons maintenant que la conversation continue.
Quelques jours deviennent deux semaines.
Les messages deviennent plus personnels.
Nous racontons notre travail.
Notre famille.
Une ancienne relation.
Un rêve.
Une inquiétude.
Nous attendons le prochain message.
Nous commençons peut-être à imaginer une promenade ensemble.
Un dîner.
Un voyage.
Une vie possible.
Il n’y a rien d’étrange à cela.
L’imagination fait partie du désir.
Mais quelque chose a changé.
Nous ne réagissons plus uniquement aux informations que l’autre nous donne.
Nous réagissons aussi à la signification que nous avons commencé à leur attribuer.
Une possibilité devient une histoire possible.
Et cette histoire peut commencer à produire de véritables émotions avant même que nous ayons vécu beaucoup de choses ensemble.
C’est peut-être l’un des paradoxes les plus intéressants de la rencontre en ligne :
Nos émotions peuvent devenir très réelles alors qu’une partie de la personne à laquelle elles se rapportent existe encore dans notre imagination.

Puis la porte du café s’ouvre
Et finalement, les deux personnes décident de se rencontrer.
La porte s’ouvre.
La personne entre.
Pour la première fois, beaucoup d’informations deviennent disponibles simultanément.
La voix telle qu’elle existe réellement dans l’espace.
La manière de marcher.
Le regard.
Les gestes.
Le rythme de la conversation.
La façon d’écouter.
La manière dont les silences sont vécus ensemble.
Certaines impressions construites en ligne peuvent être confirmées.
D’autres deviennent plus nuancées.
Et certaines disparaissent presque immédiatement.
Les recherches d’Artemio Ramirez et de ses collègues sur le passage de la communication en ligne à une première rencontre réelle montrent justement que prolonger les échanges numériques n’améliore pas indéfiniment la rencontre lorsqu’elle a finalement lieu.
À mesure que la communication en ligne se prolonge, des attentes et des représentations peuvent se développer.
La rencontre réelle apporte alors une quantité considérable de nouvelles informations susceptibles de confirmer — ou de contredire — ce qui avait été imaginé.
La première rencontre réelle ne nous présente donc pas seulement une personne. Elle confronte aussi l’image que nous avions construite à une réalité beaucoup plus riche.
Cela signifie-t-il qu’il faut se rencontrer immédiatement ?
Pas nécessairement.
La communication en ligne peut avoir une fonction importante.
Elle permet de découvrir certains intérêts.
De vérifier certaines intentions.
De commencer à établir une confiance.
De décider si nous avons réellement envie de rencontrer quelqu’un.
Le problème n’est donc pas d’échanger avant de se voir.
Il serait tout aussi trompeur d’en conclure qu’il existe un nombre idéal de messages ou un délai universel après lequel il faudrait absolument se rencontrer.
Les personnes et les circonstances sont différentes.
La question est plutôt de rester conscient d’une chose :
Plus nous construisons une relation avec une représentation de l’autre, plus la rencontre réelle devra un jour confronter cette représentation à davantage d’informations.
Passer du texte à la voix, de la voix à la vidéo et finalement à la présence peut donc avoir une autre fonction que simplement faire progresser la rencontre.
Cela peut progressivement réduire la distance entre la personne imaginée et la personne découverte.
L’idéalisation est-elle toujours un problème ?
Non.
Et cette nuance est importante.
Nous avons besoin d’un peu d’imagination pour nous intéresser à quelqu’un que nous connaissons encore peu.
L’attirance contient nécessairement des possibilités.
Nous ne tombons pas amoureux d’un inventaire complet de caractéristiques vérifiées.
Nous sommes touchés par ce que nous découvrons — mais aussi par ce que cela pourrait signifier.
Une certaine idéalisation peut donc faire partie du commencement d’une relation.
Elle peut créer de la curiosité.
De l’espoir.
L’envie d’en savoir davantage.
Le problème apparaît plutôt lorsque notre image devient trop précise alors que notre connaissance reste encore très limitée.
Lorsque nous ne nous demandons plus :
Qui est cette personne ?
mais commençons inconsciemment à attendre :
Est-elle bien la personne que j’ai imaginée ?
Ce sont deux manières très différentes de rencontrer quelqu’un.
Pourquoi est-ce important pour vous ?
Nous ne pouvons pas empêcher notre esprit de construire des impressions.
Et ce ne serait probablement pas souhaitable.
Mais nous pouvons rester attentifs à la différence entre trois choses :
- ce que l’autre nous a réellement montré ;
- ce que nous en avons déduit ;
- ce que nous espérons.
Cette distinction peut être particulièrement utile lorsque nous sentons qu’une personne commence à prendre beaucoup de place dans nos pensées alors que nous avons encore vécu très peu de choses ensemble.
Nous pouvons alors nous demander :
Est-ce quelque chose que je sais ?
Quelque chose que j’ai raisonnablement déduit ?
Ou quelque chose que j’aimerais beaucoup découvrir chez cette personne ?
Il ne s’agit pas de devenir méfiant.
Au contraire.
L’objectif n’est pas d’imaginer moins. Il est de rester suffisamment curieux pour permettre à l’autre d’être différent de ce que nous avions imaginé.
Car découvrir quelqu’un signifie aussi accepter de corriger progressivement l’image que nous avions commencé à construire.
Et cette capacité devient encore plus importante lorsque nous savons qu’une autre possibilité se trouve peut-être à un simple mouvement du doigt.
Quand une personne réelle est entourée de possibilités
Il existe en effet une autre particularité des applications de rencontre.
Même lorsqu’une personne nous intéresse, l’environnement numérique continue souvent à nous montrer d’autres profils.
D’autres visages.
D’autres histoires possibles.
D’autres personnes qui semblent peut-être plus drôles, plus proches, plus attirantes ou plus compatibles.
La personne réelle que nous commençons à découvrir n’est donc pas seulement confrontée à l’image que nous avions construite d’elle.
Elle peut aussi être comparée à une multitude de personnes que nous n’avons pas encore rencontrées — et que nous pouvons, elles aussi, imaginer.
Cela nous conduit au quatrième défi de cette série.
Dans le prochain article
Plus de choix nous aide-t-il vraiment à mieux choisir ?
Les applications de rencontre nous donnent accès à un nombre de personnes que nous n’aurions probablement jamais pu rencontrer autrement.
C’est une opportunité extraordinaire.
Mais que se passe-t-il lorsque chaque personne que nous découvrons reste entourée d’autres possibilités ?
Dans le quatrième article, nous examinerons l’abondance du choix, la comparaison et une question apparemment paradoxale :
À partir de quel moment davantage de possibilités rendent-elles notre choix plus difficile plutôt que meilleur ?
📚 Sources et ressources
Joseph B. Walther (1996) — Computer-Mediated Communication: Impersonal, Interpersonal, and Hyperpersonal Interaction, Communication Research, 23(1), 3–43.
Simona Sciara, Clelia Malighetti, Giorgia Martini, Giuseppe Riva & Camillo Regalia (2021) — Idealization on Dating Apps: Seeing Fewer Photos of the Potential Partner Leads to Expectancy Violation and Lower Attraction, Annual Review of CyberTherapy and Telemedicine, 19, 85–89.
Artemio Ramirez Jr., Erin M. (Bryant) Sumner, Christina Fleuriet & Megan Cole (2015) — When Online Dating Partners Meet Offline: The Effect of Modality Switching on Relational Communication between Online Daters, Journal of Computer-Mediated Communication, 20(1), 99–114.
Editorial Note
Édité par Felix Schürholz
Les articles publiés dans Avant la rencontre sont fondés sur des recherches scientifiques, une réflexion personnelle et une rédaction éditoriale réalisée par Felix Schürholz avec l’aide d’outils d’intelligence artificielle lorsque ceux-ci permettent d’améliorer la qualité de la recherche, de la structure ou de la formulation.
Les idées, le choix des sources et l’orientation éditoriale reflètent la philosophie de Rencontres Sur Place.
Avant la rencontre
Avant la rencontre est une collection d’essais consacrée à ce qui précède les grandes rencontres de la vie.
Nous y explorons les recherches scientifiques, les expériences humaines et les idées qui invitent à une préparation plus consciente, plus libre et plus authentique.
La rubrique Actualités & Tendances examine plus particulièrement les évolutions contemporaines de la rencontre : applications, nouveaux comportements, technologies et transformations de nos façons d’entrer en relation.
Parce que certaines rencontres commencent bien avant le premier regard.
1 réflexion au sujet de « Peut-on tomber amoureux d’une personne que l’on a en partie imaginée ? »
Les commentaires sont fermés.